Avant de te dire tout
le bien que je pense de toi, figure-toi que j'ai pris la peine d'aller me renseigner sur les termes précis de ta mission. Histoire d'assumer les moments de mon histoire où c'est moi qui en demande trop, on ne sait jamais... Pas de bol pour toi, dans les grandes lignes, ta mission, c'est la préservation de la santé physique et mentale des salariés que tu prends en charge...
Comment expliques-tu donc que j'ai poussé la porte me menant à toi, remplie d'espoir, quasi certaine que mon calvaire était à quelques minutes de prendre fin, forte de tous les encouragements que j'avais reçus jusque là et des courriers de mon médecin traitant, du praticien-conseil de la sécu indiquant qu'il était dangereux pour moi, néfaste pour ma santé, que je retourne dans cette entreprise, et qu'au terme de l'heure et demi qu'a duré notre rendez-vous, elle s'est refermée sur mon visage dévasté, sur mes yeux gonflés d'avoir trop pleuré, sur des sanglots impossibles à arrêter, sur la sensation d'être embarquée dans une spirale sans fin, vers un puits sans fond...???
Comment expliques-tu qu'alors que tu as sous les yeux mon dossier sur lequel ton prédécesseur a inscrit au fil des années en gros, en gras, en large et en travers, les termes dépression grave, malaise dans l'entreprise, harcèlement caractérisé, ainsi que le nom des médicaments qui parviennent tant bien que mal à me faire tenir et l'hallucinante posologie que j'ai parfois dû respecter, tu décides que c'est à moi de faire des efforts et de retourner me frotter aux personnes qui m'ont mise dans cet état-là et m'ont quasiment fait perdre deux ans de ma vie...???
Comment expliques-tu que je sois obligée de trouver des mots simples pour t'expliquer ce qu'est un échelon hiérarchique parce que tu ne maîtrises pas toutes les ficelles du français, de te préciser la signification du sigle CMP (centre médico-psychologique si, toi non plus, tu ne sais pas, mais toi, c'est moins grave, tu n'es pas médecin du travail...), d'insister sur le fait qu'un délégué du personnel ne siège pas systématiquement au CHSCT de son entreprise...???
Comment expliques-tu que tout ce qui constitue des éléments à charge contre l'entreprise, je ne parlerai ici par exemple que des six employés (sur dix que comptait l'équipe) ayant abandonné leur poste parce qu'il n'en pouvaient plus de subir tout ce qu'ils subissaient au quotidien sans que jamais leur souffrance ne soit entendue... A-ban-do-nner son poste : as-tu seulement idée de l'extrémité à laquelle il faut avoir été poussé pour en arriver là, dans la société dans laquelle on vit actuellement...??? Sais-tu seulement quelle a été la dernière pensée de ces personnes avant de commettre cet acte irréversible et, somme toute, dangereux...??? Moi je sais. Parce que je les connais, et que je les aime. Parce que ce sont mes collègues (tu vois, le temps a passé et je ne peux m'empêcher de parler au présent, parce qu'eux et moi faisons et ferons toujours partie d'un tout, parce que nous sommes frères et sœurs de douleur.) et que nous avons fait tout ce que nous pouvions pour traverser cela ensemble, pour tenter de nous soutenir les uns les autres mais que finalement, là aussi, nous avons échoué... Cette dernière pensée, je te la livre, ça a été : il faut que je sauve ma peau !!! Sauver sa peau... Y'a rien qui te choque, là...??? On est dans le monde du travail. Pas à la guerre...
Bref, comment expliques-tu que tous ces éléments-là, qui plaident plutôt en ma faveur, tu aies choisi de les éluder, sous prétexte que "je ne suis pas les autres" (Céline Dion, sors de ce corps !)...???
Comment expliques-tu qu'un rendez-vous en tes murs se termine non pas aux urgences psychiatriques (pour la seule raison que mon Chéri n'avait plus, hier soir, même si la situation était plus qu'alarmante, la force physique de donner tout ce qu'il est amené à donner et qu'on a finalement trouvé une solution pour ne pas en arriver là...), mais tout du moins dans des angoisses, des crises de larmes, une tension et une migraine insurmontables, jamais connues, ainsi que dans une boîte de médocs que je n'avais plus ouverte depuis plus d'un an maintenant...???
Trouves-tu normal que, pendant cette entrevue, tu n'aies fait que te retrancher derrière l'Inspection du Travail, sans jamais te montrer capable de prendre la moindre décision...??? Que tu persistes à ne pas vouloir comprendre que dénoncer mon employeur à cette même inspection du travail revenait à venir travailler avec une cible accrochée sur le front...??? Que je suis paniquée à l'idée de me retrouver face à ces gens qui m'ont traînée plus bas que terre...???
Trouves-tu normal de dire à un employé dont les droits élémentaires ont été bafoués, qu'il a signé un contrat de travail et qu'en conséquence, il doit faire ce que son employeur lui demande de faire...??? De ramener le calvaire qui est le mien depuis trois ans à la simple notion de stress...??? De ne pas vouloir comprendre qu'à chaque fois que mes collègues ou moi avons tenté d'alarmer notre direction sur la situation, nous nous sommes fait botter en touche, que nos appels à l'aide n'ont jamais été entendus...???
Trouves-tu normal de laisser quelqu'un se mettre dans un état comme celui dans lequel je me suis mise, bien malgré moi, devant toi hier sans montrer le moindre geste de compassion...??? Sans même que cela semble t'inquiéter outre mesure...??? Sans être capable de proposer un verre d'eau, un mouchoir, ou éventuellement une pause...???
Trouves-tu normal que mon médecin traitant et le médecin de la sécurité sociale soient effarés, atterrés, je le sais, je les ai eus au téléphone, par la décision que tu as prise, à savoir justement celle de ne prendre aucune décision et attendre qu'un spécialiste te prouve que je ne peux pas retourner dans cette boîte...??? Et ceci alors que, pour eux, il était question d'une simple formalité... Pour moi aussi. Je ne te dis pas la claque dans la gueule...
J'ai eu un mal fou à me contenir jusqu'à la fin mais j'ai finalement tenu bon. Et surtout, sois sûre que je tiendrai bon encore longtemps. Jusqu'au bout. Jusqu'à ce que j'ai obtenu ce pour quoi je me bats avec mes médecins. Tiens-le toi pour dit !
Et je te jure, quand cette affaire sera terminée, je reviendrai te voir et je viderai mon sac à tes pieds. Ce jour-là, j'espère vraiment pour toi que tu n'auras pas eu la bonne idée de mettre tes plus belles pompes : ce qu'il y a dans mon sac est vraiment dégueulasse, tout ce que tu viens de lire n'en est que la partie la plus racontable....... Ton rôle, je te le rappelle, c'est la préservation de la santé physique et mentale des salariés que tu prends en charge........
*** Tu ne fais évidemment pas partie de ceux qui m'aiment et se font du souci pour moi, mais à ceux-là, je n'ai qu'une chose à dire : je vais bien, ne t'en fais pas ;-) ! ***
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